39ème congrès

Roland Farré: À propos d’un livre de Bernard Vasseur, philosophe

Bernard Vasseur réussit un double exploit : critiquer la politique du Parti communiste en ignorant superbement la substance de cette politique, telle qu’elle a pourtant été exposée avec une grande clarté au 38ème congrès du PCF, et se réclamer de Marx contre « le marxisme » sans s’intéresser un instant à ce qui occupé le grand penseur toute sa vie : l’étude du capital.

Dans son livre Sortir du capitalisme, Bernard Vasseur réussit un double exploit : critiquer la politique du Parti communiste en ignorant superbement la substance de cette politique, telle qu’elle a pourtant été exposée avec une grande clarté au 38ème congrès du PCF, et se réclamer de Marx contre « le marxisme » sans s’intéresser un instant à ce qui occupé le grand penseur toute sa vie : l’étude du capital. Ces deux impasses sont évidemment très liées entre elles.

Je pense aux jeunes communistes (plus jeunes que moi, c’est certain) qui lisent Marx, et d’abord (?) Le Capital, en entamant ainsi l’étude de l’économie politique, liée à l’histoire : domaine dont on possède une large connaissance et des analyses globales, structurelles, évolutives, dans un ensemble de domaines constitutifs d’une société et d’un système. La découverte de la logique du capital et sa prise de conscience nécessitent une étude préalable de tous les domaines de la réalité économique et sociale afin de donner aux luttes leurs objectifs et leurs moyens d’y parvenir. Faire l’impasse sur ce vaste travail, c’est repousser à l’infini la réalisation du communisme. Et réduire chacune des luttes nécessaires contre l’un et l’autre projet de la droite à son objet immédiat et précis consisterait à limiter la portée de chaque action en perdant de vue le combat général contre le capital.

J’ai eu ce que je considère comme l’une des chances de ma vie – j’en ai eu bien d’autres – celle des premières rencontres, lors de ma vie militante à Paris, avec des économistes communistes et des membres du Parti communiste qui publiaient des journaux ronéotés et certains ouvrages sur la concentration du capital : c’était le B-A BA de l’étude des bilans. Puis arriva la section, puis la commission économique du comité central, avec la revue Économie&Politique : longue histoire, certes mouvementée, dont je ne retiens ici que l’aboutissement de la pensée communiste en matière économique. Il s’agit d’une œuvre collective d’économistes communistes qui, à partir de Marx, développent une vision de l’évolution constitutive du capital au XXe siècle et notamment dans sa deuxième moitié avec le développement du capitalisme monopoliste d’État, débouchant à partir de la fin des années 60 sur une crise systémique du capital. Je me souviens de l’énorme surprise de ma section lorsque j’exposais cette théorie : ils en restaient sur la première période. Cette méconnaissance des causes de la crise du capital, étudiée par Paul Boccara, troublait notre vision collective de l’économie, au sein de laquelle persistait l’image des années 50 et 60 d’un capitalisme triomphant et dominateur… avec les premières poussées anticapitalistes (1968) mais l’idée ancrée que le système peut se réformer.

Mais le développement de la crise économique présente et prévisible pour 2023 ne permet à aucun courant politique d’afficher un projet triomphateur sans révolution de l’économie et des rapports sociaux.

J’ai vécu ce passage de l’étude fondamentale marxiste du capitalisme jusqu’à l’analyse du capitalisme du XXe siècle et à la crise du capital dans laquelle nous sommes bel et bien plongés. Le Parti communiste français, dans l’incommensurable maelström idéologique du monde actuel, a su élaborer, avec son 38ème congrès, une vision globale du système et du monde. Il a permis d’adopter un programme politique à mettre en œuvre en œuvre pour la solution des problèmes, notamment la sécurisation de l’emploi, de la formation et du revenu, pierre d’angle pour l’édification d’un nouveau fonctionnement de la société et pour la construction du communisme.

Il s’agit d’un projet fondamental de transformation de l’entreprise, du travail, avec la participation des salariés, la mise en place de nouveaux services publics, la conception de l’économie avec les citoyens pour le contrôle des objectifs et des moyens. Avec ce projet, il s’agit de modifier, au cœur même de l’entreprise, le concept de celle-ci, le mode de production avec la participation des salariés dans les orientations, les choix, les conditions de la production des richesses, les investissements, l’emploi, leur utilisation pour la rémunération du travail, la recherche, le temps et les conditions de travail, la santé, le financement…

Comment aller vers le communisme sans lutter pour la construction de ses bases matérielles et sociales ? Ne pas répondre à la question, c’est s’éloigner du combat .

C’est viser à faire régresser le Parti communiste jusqu’à des positions antérieures à ses bases historiques conquises en 2018, après des années de luttes dont certains s’efforcent encore de remettre en causes les résultats bénéfiques, prometteurs d’avancées historiques.

Au-delà de l’entreprise, en lien avec l’économie, le problème de la formation, de la culture, de l’écologie, de la vie dans la société, du développement économique et social aujourd’hui gravement menacé en France notamment et en Europe , nous avons pour tâche prioritaire de de développer ce vaste projet de sécurisation de l’emploi, de la formation, du salaire. Il doit permettre de répondre à l’ensemble des revendications des travailleurs, des salariés, des techniciens, des ingénieurs. Il doit répondre au besoin de résorption du chômage et son élimination, et d’aller progressivement vers la transformation du salariat et sa disparition, en même temps que la domination du capital sur l’ensemble de la société, contre la mise à mal par le capital des forces humaines de travail et de production des richesses matérielles et intellectuelles. Il s’agit, dès maintenant, de lutter.

Le 38ème congrès en 2018 a permis de débattre pendant des mois de l’ensemble du projet communiste, de sa conception pour à la fois sortir de la crise profonde actuelle en construisant les moyens permettant d’ouvrir l’avénement d’une autre société et d’une autre civilisation. Il semble évident qu’aujourd’hui l’action est devenue urgente pour faire connaître nos analyses et notre projet en rassemblant les couches populaires dans la lutte contre la politique de la droite et de l’extrême-droite, à laquelle les conceptions sociolibérales n’opposent qu’un vague rideau flottant, visant à décourager la prise de conscience et les luttes. Or, le besoin de révolution est latent. Il est vain de se voiler la face, de chercher des moyens détournés.

En définitive, le livre de Bernard Vasseur est substantiellement détaché du mouvement profond qui agite les couches populaires concernées par les attaques violentes du capital et les forces politiques qui agissent sous sa direction. Sa contribution n’est qu’un apport à la vague conception d’un parti communiste satellisé dans l’orbite de vieilles conceptions social-démocrates contaminées par l’idéologie libérale, impuissantes devant le molosse capitaliste : disons-le franchement : les communistes sont vaccinés contre cette maladie et ses variants.

Sortir du capitalisme ? Certes mais ce n’est pas en suivant ce livre que nous trouverons l’issue.

3 comments on “Roland Farré: À propos d’un livre de Bernard Vasseur, philosophe

  1. Stéphane Bailanger

    Le livre de Vasseur a bénéficié d’une publicité (trop) importante dans le Parti, comme s’il devenait le philosophe officiel. Sans rejeter d’un bloc ses thèses, tout n’est pas inintéressant, il y a d’autres approches dans l’ interprétation de l’apport de Marx et dans la définition des perspectives que l’on peut construire à partir de Marx. Ces autres interprétations n’ont pas bénéficié d’une telle publicité. Délégué au 38e congrès à Ivry, j’ai comme les autres congressistes reçu un livre de ses livres en cadeau. Espace Marx lui a offert de nombreuses tribunes, j’ai participé à une visioconférence à l’époque des confinement où un débat été organisé autour de son livre « le communisme à de l’avenir si on le libère du passé », au moins j’ai pu lui exprimer mon désaccord sur l’étapisme qu’il présente comme une tare. Mais à d’autres occasions, j’ai vu passer de la publicité pour son dernier livre, dans l’Humanité ou dans d’autres revues du Parti. Pour un personnage qui n’a cessé de critiquer Fabien Roussel durant la campagne jusqu’à demander à sa fédération (93) une déclaration collective contre les propos de Fabien sur les « intellectuels condescendants » (qui ne visaient pas l’ensemble des intellectuels évidemment mais bien ceux issu du milieu germano-pratin qui pullulent sur les plateaux TV), c’est beaucoup de bienveillance. D’autres camarades écrivent eux aussi mais n’ont pas droit à cette publicité. Bref, en lisant le nom de Vasseur dans la liste qui porte ce texte alternatif, je n’ai pas été surpris. Comme d’autres signataires, il a soutenu Fabien comme la corde le pendu. Son « alternative » c’est le retour à la « mutation » huiste et aux dérives réformistes d’un PCF changeant de nom, se dissolvant dans un mouvement aussi glauque que la NUPES, c’est le retour en arrière. Aussi je soutiens cette contribution de Roland Farré comme une critique nécessaire d’une entreprise qui cherche, derrière des artifices de langage, à masquer une régression. Et à prendre une revanche sur le 38e congrès.

  2. Jean Le Duff

    Depuis un peu plus de quinze années, sur presque 7 décennies de vie militante au PCF, j’ai été amené à approfondir quelque peu ma réflexion sur les facteurs qui ont infléchi notre influence depuis les années 1970. Nous n’avons pas bien compris comment il avait pu se faire en 1981 que nous ne soyons pas parvenu à empêcher la progression de la social démocratie au détriment de la conscience de la réalité de la lutte des classes. Plusieurs de nos principaux responsables sont tombés dans le panneau car nous avons sous-estimé collectivement les conséquences de la disparition de la classe ouvrière historique du fait de la désindustrialisation, le développement des processus d’aliénation liés à l’assimilation communisme-stalinisme (notons en passant que les termes de « stalinisme » et de « staliniens » sont des mots valises qui ne reflètent nullement la complexité des situations induites par les périodes de renversement des processus de domination existant pour les remplacer par des déterminants révolutionnaires). De fait nous n’avons pas analysé suffisamment les processus d’aliénation dont nous et la population étaient victime de la part du capitalisme et de ses alliés objectifs. Nous avons aussi la nécessité d’approfondir notre réflexion sur les problématiques de « domination-soumission » dont la lutte des classe est une illustration, notamment en développant la réflexion de Marx sur la base des progrès apportés aux sciences humaines au cours du 20 ème siècle (psychologie individuelle et sociale, sociologie, psychosociologie). Je ne développerai pas outre-mesure ici mais je pense qu’après la régression de la fin des années 1970-80, l’effondrement du système soviétique a amené une partie de nos dirigeants à se sentir relativement en porte à faux et honteux les empêchant ainsi de se battre efficacement contre l’anticommunisme.

  3. Besse Daniel

    Si on suit les  » refondateurs  » , cela va finir comme en Italie . Au Conseil National combien y a-t-il de camarades travaillant dans des entreprises , dans la production , ouvriers , techniciens , ingénieurs , chercheurs ? En face des noms des membres du Conseil National il serait bien qu’il y ait leur profession .

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