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Jean Paul Legrand « Je ne suis pas du tout convaincu par la thèse du « Communisme déjà là » »

Sur la thèse du communisme déjà là dont l’un des créateurs est B. Vasseur, Il y a un réductionnisme de la pensée de Marx qui m'interroge.

Sur la thèse du communisme déjà là dont l’un des créateurs est B. Vasseur, j’apporte ici ma réflexion : J’ai écouté la conférence de Bernard Vasseur publiée en vidéo il y a quelques mois par le journal l’Humanité. Il y développe une thèse qui est celle dite du « communisme déjà là ».

Je suis très sceptique, pourquoi ? Il y a dans son exposé un réductionnisme de la pensée de Marx qui m’interroge.

Si je comprends son exposé, il suffirait que nous soyons dans une société capitaliste aux forces productives extrêmement développées pour que les hommes puissent envisager de passer au communisme dans un avenir proche.

Or Vasseur oublie qu’il n’y a jamais de correspondance directe entre l’état matériel des forces productives et l’état de la pensée, ou autrement de l’idéologie des hommes. Il y a toujours un décalage qui se règle, se réduit dans la lutte des classes, par l’appropriation des hommes de leur expérience de classe et cela progressivement. Progressivement, j’insiste là dessus.

Par conséquent si l’idée que le communisme frappe à notre porte est séduisante en raison de la socialisation poussée des forces productives dans le capitalisme, on est loin d’une socialisation de la propriété et de la gestion des moyens de production qui elle nécessite un très haut niveau de conscience non seulement technique des travailleurs mais surtout politique de leur part. Je ne voudrais pas que l’on sombre dans l’idéalisme qui consisterait à dire que les conditions sont d’emblée existantes pour construire le communisme, elles le sont en partie du point de vue des potentialités du travail mais elles restent hypothétiques quant à l’idéologie nécessaire pour une maîtrise politique des moyens de production par la classe travailleuse. Il faut un certain temps historique pour que les idées des hommes s’accordent au nouveau car l’ancien perdure toujours longtemps.

Par conséquent je m’interroge sur la condamnation sans appel de Vasseur sur ce qu’il nomme « l’étapisme ».

Je ne vois pas comment déjà dépasser le capitalisme sans rupture avec lui et sans que cette rupture ne se fasse par des luttes progressives et durables parce que tout simplement les classes dominantes résistent au nouveau et que même si la révolution est en œuvre son pendant est la contre révolution. Vasseur élude cette question qui est au coeur de toutes les expériences révolutionnaires : celle de la contre-révolution !
Ensuite je trouve rapide et caricatural ce qu’il dit de l’URSS. Non que je ne pense pas qu’il faille éluder la question de la construction du socialisme « stalinien » mais au contraire il nous faut l’étudier avec beaucoup plus de rigueur que les caricatures qui en sont faites dans et hors du PCF ;

C’est le reproche que je ferai à certains intellectuels communistes français ou d’autres qui ne sont pas communistes qui ont une fâcheuse tendance à être franco-centriste du point de vue politique et philosophique. Tout ce qu’il a dit sur le socialisme existant sont des raccourcis rapides, bien trop rapides pour venir sérieusement à l’appui de sa thèse.

J’ai depuis longtemps intégré la réflexion de Marx sur l’individu quand il dit que « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Mais cette idée ne peut être sortie du contexte précis dans lequel elle se trouve à la fin du 2eme chapitre du manifeste ! Et je pense que sur les millions de lecteurs du Manifeste de Karl Marx, il n’ y a pas eu des millions qui n’ont pas lu et pas réfléchi sur le sens profond de cette phrase. La mettre en exergue est intéressant mais à condition de le faire en la remettant dans son contexte et c’est là que le bât blesse avec l’intervention de Vasseur.

En effet Marx conditionne ce libre développement de chacun au moment où les différences de classe auront disparu et QUE TOUTE LA PRODUCTION sera concentrée entre les mains des individus associés, qu’à ce moment de l’histoire les pouvoirs publics PERDRONT leur caractère politique, c’est à dire que Marx envisage bien un processus d’abolition de l’Etat.

Pensons nous sérieusement que la condition des salariés aujourd’hui même avec des forces productives développées comme jamais dans l’histoire permet le libre développement de chacun ? Bien sûr que non et donc pour y parvenir il va falloir que les producteurs deviennent propriétaires des moyens de production, maîtres des rapports de production par des gestions dont ils devront faire l’apprentissage dans le but de devenir une gestion pour la société et non plus pour une accumulation privée du capital mais une transformation de celle-ci en économie de libre association des travailleurs au service des besoins de la société.

Ce processus qu’on le veuille ou non ne peut se constituer que dans la lutte des classes et nécessairement par la domination de la classe anciennement dominée sur la classe anciennement dominante. Peut on penser un seul instant que même avec des forces productives extrêmement développées avec des producteurs dirigeants le nouvel Etat prolétarien , la classe capitaliste disparaitra comme par enchantement et qu’il ne sera pas nécessaire d’avoir un moment historique de lutte pour combattre dans les relations sociales et dans l’idéologie ce que B . Vasseur évoque sous le terme d’aliénation. ? Le fait que nous ayons conscience de cela alors doit nous conduire à considérer qu’il y a un moment historique de transition (que Vasseur nie comme étape) nommé par les marxistes et Marx lui même « le socialisme », qui je le rappelle n’a rien à voir avec la politique que le parti socialiste a mis en place qui n’est qu’un aménagement libéral du capitalisme.

Les marxistes l’ont justement nommé socialisme parce qu’ils n’abandonnent aucunement le communisme. Ils voient le communisme comme le but et ils doivent aussi le considérer comme le moyen tout en sachant que leur volonté n’est pas la seule et qu’elle se confrontera à tous ceux qui par intérêt de classe ou par survivance de l’idéologie ancienne s’opposeront au communisme.

C’est la raison fondamentale qui me conduit à considérer que la vision de Vasseur que j’ai tentée de comprendre dans cette conférence est totalement idéaliste parce qu’elle ignore les aspects fondamentaux de la persistance des anciennes ideologies dans les phases de transition d’un mode de production à un autre et donc qu’elle nie la nécessité de la lutte sur ce terrain éminemment politique, la nécessité donc de l’organisation du prolétariat dans son parti pour mener ce combat des idées en faveur non seulement des intérêts du prolétariat mais de la création d’une nouvelle culture universelle dans laquelle la classe qui travaille est reconnue comme la classe dirigeante parce qu’étant la seule capable de subvenir aux besoins de toute la société.

4 comments on “Jean Paul Legrand « Je ne suis pas du tout convaincu par la thèse du « Communisme déjà là » »

  1. claudemarchand

    Tout à fait d’accord avec ce texte que j’ai lu sur FB d’autant que l’idée du communisme déjà là incite à déposer les armes de la lutte des classes pour rompre avec le système dominant au profit de son adaptation pour préserver les conquis plutôt que de le changer radicalement en rompant avec lui. Bref , c’est un appel masqué à rester dans les limites de la social-démocratie..

  2. Stéphane Bailanger

    Je partage totalement cette analyse de Jean-Paul Legrand. Lors du confinement, j’ai participé à une visioconférence de Bernard Vasseur avec Espace Marx. Si je reconnais assez largement le constat qu’il fait de l’état du monde, du capitalisme et de l’aliénation, je ne soutiens pas sa thèse et son opposition à ce qu’il nomme l’étapisme et son rejet de toute conception du socialisme pour construire la société communiste. Je le lui ai dit mais il n’en n’a eu cure car il ne jure que par sa théorie, son interprétation qui est éminement idéaliste. Si le communisme est « déjà-là » parce que le nouveau frappe à la porte alors que l’ancien se maintient encore selon la métaphore de Marx, cela ne préjuge en rien de la suite. C’est la lutte des classes, la conscientisation des masses pour la prise de contrôle du capital et son appropriation collective qui rendront possible le construction du communisme. Cette transition, ce passage c’est le socialisme, qui ne se résume ni à la sociale-démocratie, ni aux seules expériences dite de « socialisme réel » du XXe siècle. Ce socialisme du XXIe siècle est à bâtir, par une lutte des classes intenses accompagnée d’une lutte idéologique poussée à un haut niveau planétaire pour arracher au capitalisme ses instruments et le réduire. Là, les « déjà-là » de communisme se multiplieront, feront tâche d’huile et la société sans classe ni exploités adviendra, le communisme triomphera et avec lui s’ouvrira une nouvelle étape de l’aventure humaine. Il y a donc bien au moins une étape dans la passage du capitalisme au communisme sinon point de transition, or un processus génère la plupart du temps des étapes à moins de croire que l’on passe comme en physique d’un état à l’autre subitement à l’image de la sublimation. Mais c’est là un cas bien singulier, qui me semble inopérant en sciences humaines pour comprendre les évolutions et révolutions. En jetant le socialisme comme le bébé avec l’eau du bain, la thèse de Bernard Vasseur – qui ne s’opposa pas vraiment à la « mutation » de Robert Hue en son temps et qui n’aura apporté qu’un soutien très limité à Fabien Roussel en 2022 – laisse la place à toutes les interprétations des réformistes voire des populistes de gauche type Mouffe-Laclau. Bernard Vasseur, tout brillant qu’il est dans son écriture, n’est peut-être pas très loin du relativisme des post-marxistes. En est-il conscient ?

  3. Hervé RADUREAU

    Bonjour,

    Comme Jean-Paul, Claude ou Stéphane, je ne partage pas du tout cette idée de communisme déjà-là mais pour des raisons différentes.

    En effet, les points de vue avancés par Bernard Vasseur et Bernard Friot comme par les 3 camarades restent finalement assis sur l’idée traditionnelle que le communisme reste à venir, comme une fin, comme une société presque prédéfinie à bâtir.

    Pour ma part, je préfère l’idée que le communisme est ce mouvement lancé par Marx et Engels pour transformer en permanence la société dans laquelle nous vivons pour toujours plus d’émancipation individuelle et collective, avec la liberté comme intelligence de la nécessité.

    Pour l’instant et depuis Marx, l’objectif est de dépasser le capitalisme, visée partagée qui identifie donc les communistes en tant que tels et qu’il est urgent de préciser plus en détails pour savoir quand le capitalisme sera dépassé.

    Bien sûr que les étapes intermédiaires seront très nombreuses encore mais portent-elles un nom? Avec des différences de contenu et de vitesse suivant les continents et les pays, d’où l’importance que nous retrouvions et amplifions notre internationaliste.

    Pour moi, le communisme est totalement déjà-là, partout où il existe des partis communistes, donc depuis leur création.

    Et lorsque nous disons et d’autres à leur façon disent qu’aujourd’hui que le communisme est à l’ordre du jour face à toutes les crises et les catastrophes engendrées par le capitalisme mondialisé, globalisé et financiarise, cherchant à dominer toutes les sphères de notre vie individuelle et commune, cela signifie pour moi que le combat communiste de dépassement du capitalisme doit s’amplifier partout car il n’y a plus de place pour adapter le système capitaliste comme le croyaient jusqu’à présent les tenants de la social-démocratie.

    Le capitalisme est un processus dont la ligne directrice est la recherche permanente du profit à court terme. Le communisme est son pendant avec pour ligne directrice la recherche permanente du bonheur pour chacun et pour tous, de l’émancipation individuelle et collective.

    Terminons par avancer pour être complet que les communistes en France font de l’écologie depuis la création de leur parti, mais sans le savoir comme Mr Jordan faisait de la prose sans le savoir. En effet les batailles sociales portent très souvent un aspect écologique non mis en avant comme aussi nombre de réalisations effectuées par des collectivités territoriales sous direction d’élus communistes.

  4. Besse Daniel

    Notre slogan  » Les jours heureux  » ne m’a pas emballé depuis le début . Car il fait nostalgique en faisant référence au programme du CNR . Programme mise à part la Sécurité Sociale d’essence communiste , tout le reste était social-démocrate . L’Etat , par le biais des nationalisations et de services publics avait pris en charge une partie de la suraccumulation du capital . Mais la partie restée privée a pu recommencer à accumuler du capital pour arriver à une nouvelle suraccumulation matérielle et financière vers la fin des années 1960 et début 1970 . D’ou la nouvelle crise . Aujourd’hui il nous faut aller plus loin que ce qui s’est fait à la Libération . Voir l’article de Denis Durand dans Economie et Politique Nos 756-757 de juillet-aout 2017  » Prendre le pouvoir sur l’économie pour construire une nouvelle civilisation « 

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